A la fin de l’annee 1976, pendant que le remembrement foncier detruisait chaque mois plusieurs milliers de kilometres de haies a travers la France, une quarantaine de chercheurs se sont reunis a Rennes pour une table ronde scientifique. L’evenement, peu mediatique a l’epoque, est considere aujourd’hui comme le moment fondateur de la reflexion francaise moderne sur le bocage. Il a produit un corpus intellectuel qui a nourri, trente ans plus tard, les politiques publiques de preservation et de restauration du maillage bocager.

Cet article restitue l’histoire de cette table ronde, son contexte, ses acteurs, ses productions intellectuelles et son heritage. Il participe de notre exploration de l’ecologie paysagere et du bocage breton, en remontant aux sources conceptuelles de la pensee contemporaine sur le sujet.

Contexte des annees 1970

Pour comprendre l’importance historique de la table ronde de Rennes, il faut rappeler le contexte agricole et politique de la France des annees 1970. Depuis la Liberation, la politique agricole francaise repose sur un objectif unique : la modernisation productiviste. L’augmentation de la production, la baisse du nombre d’agriculteurs et l’industrialisation des exploitations sont les piliers de l’orientation politique, portee par la FNSEA, le Credit Agricole et le ministere de l’Agriculture.

Dans ce cadre, le remembrement foncier est un levier majeur. Lance apres 1945, il vise a regrouper les parcelles morcelees pour permettre la mecanisation lourde, l’agrandissement des surfaces exploitees, l’augmentation des rendements. Les haies, talus, chemins creux, petits bois sont percus comme des freins : ils encombrent les manoeuvres des tracteurs, reduisent la surface utile, abritent des ravageurs.

Les chiffres du remembrement sont vertigineux. Entre 1945 et 1990, environ 15 millions d’hectares ont ete remembres en France, soit presque la moitie de la SAU (surface agricole utile). On estime a 1,4 million le nombre de kilometres lineaires de haies detruites durant cette periode, soit 70 a 75 % du maillage historique. En Bretagne, la perte est comprise entre 60 et 70 % selon les departements (plus forte dans le Finistere et le Morbihan, plus mesuree dans les Cotes-d’Armor).

Dans les annees 1970, une minorite de scientifiques et de militants commence a s’alarmer de cette dynamique. Les premieres alertes ecologiques - rapport Meadows sur les limites de la croissance en 1972, premier choc petrolier en 1973 - ebranlent le consensus productiviste. Des agronomes, des ecologues, des geographes commencent a documenter les consequences negatives de la disparition du bocage : erosion des sols, pollution de l’eau par les nitrates, disparition d’especes animales et vegetales, degradation des paysages. C’est dans ce contexte d’emergence d’une critique scientifique que la table ronde de Rennes va se tenir.

L’evenement de Rennes en 1976

La table ronde du bocage s’est tenue a Rennes les 9, 10 et 11 decembre 1976, dans les locaux de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) et de l’universite de Rennes 1. Elle a ete co-organisee par l’INRA, le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) et le Laboratoire de Geographie de l’universite de Rennes 2, avec le soutien du ministere de l’Environnement recemment cree (1971) et du Programme Mobilisateur Environnement du CNRS.

L’organisation logistique et scientifique a ete pilotee par un comite de chercheurs issus principalement de l’INRA-Rennes, du departement d’ecologie du CNRS, et des departements de geographie rurale des universites bretonnes. Les debats se sont deroules en presentiel a Rennes, selon un format alternant expose plenier (le matin) et ateliers thematiques (l’apres-midi).

Quatre axes thematiques ont structure les echanges. Le premier, historique, a retrace la genese du bocage en France et en Europe, de ses origines medievales a son emprise maximale au XIXe siecle. Le deuxieme, ecologique, a documente les fonctions des haies comme habitats, corridors et barriers physiques. Le troisieme, agronomique, a analyse le role des haies dans la regulation hydrique, la lutte contre l’erosion, le microclimat et la protection des cultures. Le quatrieme, socio-economique, a aborde la place du bocage dans les exploitations agricoles contemporaines et les couts-benefices du remembrement.

Archive photographique en sepia de la table ronde de 1976

Les actes de la table ronde ont ete publies en 1977 par l’INRA sous le titre Les bocages : histoire, ecologie, economie. Cet ouvrage collectif de pres de 600 pages, devenu une reference, synthetise les 40 communications presentees et les discussions de clotures. Il reste consultable dans les bibliotheques universitaires et en ligne via plusieurs portails documentaires.

Les auteurs majeurs reunis

La liste des participants a la table ronde constitue un panorama de l’agronomie et de l’ecologie francaise des annees 1970. Du cote de l’INRA, plusieurs chercheurs de renom : les specialistes de l’agroforesterie du centre de Rennes, les agronomes du systeme productif bocager, les hydrologues du bassin versant. Le CNRS est represente par son laboratoire d’ecologie terrestre et sa section biogeographie.

Parmi les figures marquantes, Jean Pain (1930-1981), ingenieur des Eaux et Forets a la retraite, pionnier du BRF (bois rameal fragmente) et de la methode de valorisation des tailles de haies par broyage-composition, a contribue par ses observations de terrain. Jean Pain s’etait retire dans les annees 1960 dans le haut Var pour experimenter la valorisation des rameaux et avait accumule un corpus d’observations qui nourrissait ses interventions.

Les geographes bretons etaient particulierement presents : universites de Rennes 1 et 2, universite de Nantes, laboratoires de Brest. Leurs travaux sur la caracterisation du bocage breton et ses variantes regionales (bocage du Tregor, bocage du Leon, bocage de Cornouaille, bocage angevin) ont constitue la base cartographique de la reflexion. Plusieurs etudiants devenus plus tard des figures majeures de la geographie rurale ont presente leurs premieres publications.

Du cote europeen, des chercheurs allemands, britanniques et neerlandais ont participe. L’Angleterre, dont le paysage bocager (hedgerow landscape) est comparable a la Bretagne, conduisait alors ses propres programmes de recherche (Institut of Terrestrial Ecology), dont les resultats ont ete confrontes aux observations francaises.

Enfin, et de facon significative, des representants de la FNSEA et des chambres d’agriculture ont participe aux debats. Leur presence refletait la volonte des organisateurs de confronter la recherche aux decideurs du monde agricole, dans un dialogue tendu mais constructif. Les comptes rendus des discussions en temoignent : plusieurs interventions syndicales agricoles contestaient ouvertement la pertinence economique de la preservation du bocage.

Les consequences intellectuelles

Au dela de l’evenement lui-meme, la table ronde de Rennes a fait date par les dynamiques de recherche qu’elle a declenchees. Plusieurs programmes de long cours ont ete lances dans les annees suivantes.

Le premier, coordonne par l’INRA-Rennes, a conduit a la mise en place de bassins versants experimentaux instruments pour suivre en continu les flux d’eau, de nitrates et de sediments. Les bassins du Leguer (Cotes-d’Armor), de l’Yvel (Morbihan) et de l’Oir (Manche) ont ete parmi les premiers. Les suivis pluriannuels ont produit des donnees quantitatives inedites sur le role tampon du bocage, documentees dans notre article sur le Leguer.

Le deuxieme axe, plus ecologique, a concerne la biodiversite des haies. Les entomologistes du CNRS ont lance des inventaires systematiques de coleopteres, dipteres, hymenopteres dans les haies bretonnes. Les ornithologues de la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) ont mis en place des protocoles de suivi qui, trente ans plus tard, ont alimente les alertes sur le declin des oiseaux des milieux agricoles.

Le troisieme axe concernait l’economie du bocage. Des agronomes ont modelise les couts et benefices d’une haie dans un systeme agricole mixte, en integrant la production de bois de chauffage, la protection des cultures, la reduction des couts d’irrigation, la lutte biologique fournie par les auxiliaires. Ces modeles ont permis de demontrer qu’une haie bien geree etait economiquement rentable pour l’agriculteur, contrairement a l’idee recue qui dominait alors.

Paysage bocager breton heritage de la pensee de 1976

Le quatrieme axe concernait le paysage et le patrimoine culturel. Des geographes et des historiens de l’art ont etudie la place du bocage dans l’identite regionale bretonne et dans le patrimoine architectural (chemins creux, croix de carrefour, fontaines). Cette dimension culturelle, apparemment eloignee de l’agronomie, a eu un impact politique important : elle a legitimise la preservation du bocage au-dela de ses seuls services agronomiques.

De la table ronde aux politiques publiques

Les effets politiques de la table ronde ont ete lents mais reels. Dans un premier temps, les annees 1980, les alertes scientifiques n’ont pas suffi a infléchir la politique de remembrement qui s’est poursuivie, quoique a un rythme moindre. La Politique Agricole Commune (PAC), revisee en 1984, continuait de favoriser l’intensification.

Un tournant est intervenu dans les annees 1990 avec la crise ecologique du modele agricole intensif. La pollution des eaux bretonnes par les nitrates, mediatisee par les marees vertes du golfe du Morbihan et des Cotes-d’Armor, a impose un changement. Les directives europeennes Nitrates (1991) et Eau (2000) ont contraint la France a agir sur les pratiques agricoles et la preservation des milieux tampons, dont le bocage.

Les premieres politiques bocageres regionales datent des annees 1990 en Bretagne et en Normandie. Elles se sont structurees dans les annees 2000, avec notamment le programme Breizh Bocage lance en 2007 par le conseil regional de Bretagne (documente dans notre article sur la Cote de Granit Rose), ou encore le dispositif Bocage en Normandie. Au niveau national, la PAC a progressivement integre le maintien des elements topographiques (haies, talus, mares) dans ses conditionnalites, avant d’en faire un critere positif dans les paiements ecologiques.

Plus recemment, le Plan national en faveur des haies lance en 2023 vise a planter 50 000 km de haies en France d’ici 2030 et a proteger les haies existantes via un statut renforce. Ce plan, doter de 50 millions d’euros annuels, prolonge directement l’heritage intellectuel de la table ronde de Rennes, quarante-sept ans apres.

L’heritage aujourd’hui

Aujourd’hui, les fonctions documentees lors de la table ronde de Rennes sont consensuelles dans la communaute scientifique et administrative. Plus personne ne conteste que les haies jouent un role majeur dans la regulation de l’eau, la biodiversite, le stockage de carbone, la protection des cultures, la structuration des paysages. Ce consensus, qui semble aller de soi, a ete construit pas a pas par le travail scientifique patient impulse a Rennes en 1976.

Les chercheurs qui participent aujourd’hui aux debats sur le bocage - INRAE (l’INRA est devenu l’INRAE en 2020 par fusion avec l’IRSTEA), CNRS, universites, associations environnementales - sont tous, directement ou indirectement, les heritiers de cette dynamique. Plusieurs des chercheurs qui animent le programme Breizh Bocage ont soutenu leur these dans la mouvance initiee par la table ronde.

L’heritage n’est pas seulement scientifique. Il est aussi pedagogique et militant. Les associations de defense du bocage (Afac-Agroforesteries, Association Francaise des Arbres et Haies Champetres, creee en 2007, en est un exemple), les collectifs d’agriculteurs et les bureaux d’etudes specialises forment aujourd’hui un ecosysteme professionnel dense, dont les fondations intellectuelles remontent a ces trois jours de decembre 1976.

Pour approfondir cette dimension philosophique et culturelle de la relation arbre-paysage-humain, consultez notre page Philosophie de l’arbre.

A lire pour continuer

La table ronde de Rennes n’est pas une curiosite historique. Elle est le point de depart documente d’une transformation intellectuelle et politique qui continue aujourd’hui. Comprendre cette genese aide a comprendre pourquoi la preservation du bocage prend encore aujourd’hui une dimension a la fois agronomique, ecologique et culturelle. Pour approfondir, lisez notre page sur le bocage breton qui presente la geographie et l’histoire du maillage en Bretagne, notre page d’ecologie paysagere pour les fonctions documentees des haies, et notre article sur la Cote de Granit Rose pour un cas concret de preservation reussie.

Une table ronde peut changer un paysage — quand elle produit du savoir et que le savoir trouve son temps.