L’agroforesterie n’est pas une invention moderne. Avant les remembrements du XXe siecle, la plupart des campagnes françaises portaient des arbres au milieu des champs : alignements de noyers, pre-vergers de pommiers, haies productives bordant les cultures. Cette cohabitation longtemps banale a ete progressivement effacee par la mecanisation intensive. Elle revient aujourd’hui sous le nom d’agroforesterie, portee a la fois par la recherche agronomique (INRAE Montpellier, laboratoire SYSTEM) et par les paysans pionniers qui retrouvent l’intérêt du cultiver-avec-les-arbres.
Definir l’agroforesterie
L’agroforesterie designe l’ensemble des pratiques agricoles qui associent intentionnellement des arbres ou des arbustes a des cultures ou a de l’elevage sur une meme parcelle. Cette definition officielle, retenue par la FAO, recouvre une diversite de systemes : haies champetres en bordure, alignements d’arbres au milieu des cereales, pre-vergers patures, cultures en couloirs forestiers, sylvopastoralisme mediterraneen.
Ce qui distingue l’agroforesterie d’une simple plantation d’agrement, c’est l’intentionnalite productive : l’arbre n’est pas decoratif, il travaille avec la culture. Il produit du bois d’oeuvre, des fruits, du fourrage, des pieux ou du bois de chauffe. Il ameliore la qualite du sol, protège les cultures du vent, retient l’eau et abrite les auxiliaires. L’arbre fait partie du systeme agricole.
L’agroforesterie n’est pas non plus une foret qu’on exploiterait en sous-bois. La foret est un ecosysteme domine par les arbres, avec un sous-etage spontane et un sol forestier. L’agroforesterie est un systeme cultive ou les arbres sont integres a un cycle agricole continu. Les cultures annuelles, les prairies ou les animaux restent au centre du dispositif ; les arbres les structurent et les enrichissent.
Une histoire longue
Les premières traces documentees d’agroforesterie remontent a la protohistoire europeenne. Les Celtes cultivaient des parcelles arborees ; les Romains consolidaient les sols de pente avec des alignements de noyers et de chataigniers ; le bocage medieval s’est structure autour de haies productives qui bornaient les parcelles tout en fournissant du bois de feu, des fruits sauvages et du fourrage. La viticulture en arbres tuteurs (arbustum), les pre-vergers normands ou les dehesas iberiques prolongent cette tradition sur plusieurs siecles.
Le XXe siecle a brutalement rompu avec cet héritage. La mecanisation, le remembrement et la specialisation des exploitations ont efface les arbres des parcelles cultivees. En France, le remembrement a supprime pres de 70 % du lineaire bocager entre 1950 et 1990. L’arbre est alors considere comme un obstacle a la moissonneuse-batteuse et un concurrent des cereales.
La redecouverte academique de l’agroforesterie date des années 1970-1980, via les travaux de l’ICRAF (International Council for Research in Agroforestry, aujourd’hui World Agroforestry Centre) et les experimentations françaises de Christian Dupraz a Montpellier. Le terme agroforesterie est officialise en France dans les années 1990 ; le premier domaine d’essai agroforestier de l’INRA est plante a Restinclieres en 1995. Il fournit encore aujourd’hui les données scientifiques de référence.
Les grands systemes agroforestiers
Plusieurs familles de systemes coexistent, adaptees aux contextes pedoclimatiques et aux objectifs productifs. On peut les regrouper en six grandes categories.

Agroforesterie intraparcellaire
Des alignements d’arbres traversent les parcelles cultivees, espaces de 12 a 40 metres selon la largeur du materiel agricole. Les cultures intercalaires (ble, tournesol, luzerne, marachage) beneficient du brise-vent, de l’ombre portee et de la remontee d’eau par les arbres. A maturite, les arbres produisent du bois d’oeuvre a forte valeur : noyer, cormier, merisier.
Haies champetres et bocage
Les haies structurent le parcellaire et relient les habitats. Elles servent de brise-vent, de refuge biologique, de reservoir d’auxiliaires, et produisent du bois de chauffe (taillis court), des fruits sauvages ou du fourrage. Elles signent la physionomie du bocage normand, breton ou poitevin.
Pre-vergers
Un pre-verger associe prairie patures et arbres fruitiers de haute tige (pommiers, poiriers, noyers). Le paturage controle la prairie, les arbres produisent des fruits et de l’ombre pour les animaux. Modèle patrimonial normand et franc-comtois.
Sylvopastoralisme
Les animaux (ovins, bovins, porcs) paissent sous un couvert arbore plus ou moins dense. Les dehesas iberiques et les parcours calanchiens corses sont les plus connus. L’arbre fournit ombre et glandee ; les animaux entretiennent le sous-etage.
Taillis a courte rotation et haies bois-energie
Plantations d’essences a croissance rapide (saule, peuplier, robinier, aulne) recoltees en cycles courts (5 a 15 ans) pour fournir du bois plaquette a des chaufferies collectives ou individuelles.
Agroforesterie maraichere et jardins-forets
Dans le sillon de la permaculture, les jardins-forets superposent plusieurs strates productives (canopee, etage intermediaire, arbustes, herbacees, rampantes, racines). Le jardin-foret Martin-Crawford, au pays de Galles, sert de référence a de nombreux experimentateurs français.
Benefices écologiques
Les benefices de l’agroforesterie sont documentes par une vingtaine d’années de recherche. Ils se situent a plusieurs niveaux.
Sols : les racines pivotantes des arbres remontent les éléments mineraux des horizons profonds, amendent la matiere organique, structurent les horizons travailles. Un sol agroforestier retient mieux l’eau et resiste mieux au tassement.
Eau : les haies et alignements freinent le ruissellement, reduisent l’erosion des parcelles en pente et filtrent les eaux qui rejoignent les cours d’eau. Le dispositif agroforestier de Restinclieres a montre une reduction de 60 % du ruissellement et une infiltration doublee.
Biodiversite : une haie bocagere abrite couramment 50 a 120 espèces d’oiseaux, mammiferes, insectes, champignons et plantes. Les auxiliaires du jardinier (mesanges, chauves-souris, carabes, syrphes) y trouvent gite et couvert, reduisant les pullulations de ravageurs sur les cultures voisines.
Carbone : les systemes agroforestiers sequestrent entre 0,2 et 3 tonnes de carbone par hectare et par an selon la densite arboree. La haie champetre, a elle seule, stocke autant de carbone qu’une foret jeune sur la meme surface.
Microclimat : l’ombre portee des arbres reduit le stress hydrique des cultures en ete, la transpiration abaisse la temperature locale, le brise-vent reduit l’evapotranspiration. Autant de leviers utiles pour s’adapter au rechauffement climatique.
Freins et leviers
Malgre les benefices, l’agroforesterie peine a s’imposer dans le paysage agricole français. Plusieurs freins tenaces l’expliquent.

Le temps long est le premier obstacle : un arbre met quinze a trente ans pour produire sa valeur economique complete. Les cycles d’investissement agricole fonctionnent sur cinq a dix ans. Les agriculteurs locataires de terres hesitent a planter ce qu’ils ne recolteront pas.
Le reglementaire est un deuxieme frein. Longtemps, une parcelle plantee d’arbres perdait son statut agricole et passait en bois ou en foret, avec les obligations qui vont avec. La PAC 2023-2027 a partiellement corrige cette injustice en reconnaissant les systemes agroforestiers comme eligibles aux aides surfaciques.
L’ingenierie technique est un levier : choisir les bonnes essences, les bons espacements, les protections contre les rongeurs et le betail demande un savoir-faire que peu de jeunes agriculteurs maitrisent. Les réseaux d’accompagnement (AFAC-Agroforesteries, Agroof, chambres d’agriculture) jouent ici un rôle central.
Enfin, la filiere bois d’oeuvre local reste fragile. Les scieries de proximite ont disparu, les marches valorisent mal les bois feuillus français. Sans debouches, la valorisation des arbres adultes est compromise.
La renaissance française
Depuis le milieu des années 2010, l’agroforesterie connaît une croissance sensible en France. Le Plan national Agroforesterie (2015) a fixe un cap : 30 000 kilometres de haies plantes par an et 3 000 hectares de systemes agroforestiers installes. Le plan Haies 2023-2027, dote de 110 millions d’euros, a renforce cet elan.
Les structures d’accompagnement se sont professionnalisées. L’AFAC-Agroforesteries fédère plus de 180 structures membres et organise chaque année des Rencontres nationales qui rassemblent praticiens, chercheurs et decideurs. Les pépinières spécialisées (Kerisnel, Baobab, Cochet, Barnhaven) fournissent des plants forestiers locaux labellises Vegetal Local. Les réseaux Vergers Vivants, Sauve et Croqueurs de Pommes sauvegardent les varietes patrimoniales de fruitiers. Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de redecouverte des pratiques agricoles durables, documente par les Rencontres des agricultures, qui organisent depuis plusieurs années des rencontres professionnelles europeennes sur la transition agroecologique.
Cette renaissance n’est pas uniforme. Elle progresse vite dans certaines régions (Normandie, Bretagne, Poitou-Charentes, Sud-Ouest) et beaucoup plus lentement dans les plaines cerealieres du Bassin parisien ou du Nord. La prochaine décennie sera decisive : la France a adopte des objectifs climatiques qui passent par une reforestation paysagere massive. L’agroforesterie est l’un des principaux leviers operationnels pour atteindre ces objectifs sans sacrifier la production alimentaire.
Comme l’ecrit Jacques Tassin, chercheur au CIRAD : « nous cherchons ici a faire de la place a l’arbre sans sortir de l’agriculture, et a faire de la place a l’agriculture sans sortir de l’arbre ». La formule, élégante, resume bien l’ambition du mouvement.
A lire pour continuer
Si vous preparez un projet de plantation, notre guide planter une haie champetre detaille les étapes pratiques. Pour comprendre les dynamiques écologiques qui sous-tendent l’agroforesterie, nous vous renvoyons au dossier écologie paysagere. Enfin, pour la réflexion de fond sur notre rapport a l’arbre, l’entretien avec la pensee de Jacques Tassin est dans philosophie de l’arbre.
Pour la parole d’un agroforestier qui pratique au quotidien, lire notre entretien avec Yvan Le Goff, agroforestier breton : trente ans de plantation de haies bocageres dans les Cotes-d’Armor.
Lorsque les arbres sont plantés à l’intérieur même des parcelles cultivées, on parle d’agroforesterie intraparcellaire : voir notre dossier sur l’agroforesterie intraparcellaire.