Regarder une haie isolement est insuffisant. Le vrai fonctionnement ecologique se joue a l’echelle du paysage : un kilometre, dix kilometres, un bassin versant entier. C’est ce changement d’echelle qui definit l’ecologie paysagere, discipline scientifique nee dans les annees 1980 aux Pays-Bas et en Allemagne, et consolidee en France par les laboratoires de l’INRAE, de l’Irstea (devenu INRAE en 2020) et du Cerema.

L’ecologie paysagere fait dialoguer trois dimensions : la structure spatiale du paysage (comment les haies, bois, prairies et cours d’eau s’agencent), les processus ecologiques (dispersion des especes, circulation de l’eau, flux de sediments) et les dynamiques temporelles (evolution du paysage sur 10, 50, 200 ans). Elle donne aux planteurs d’arbres, aux agriculteurs, aux collectivites et aux amenageurs un cadre pour raisonner a grande echelle : ou planter, quoi connecter, quelles ruptures eviter.

Ce guide pilier dresse le panorama de l’ecologie paysagere applique aux territoires ruraux francais : les corridors ecologiques et la Trame verte et bleue, les mecanismes de ruissellement et d’erosion, le role des haies dans les bassins versants, avec l’exemple documente du Leguer en Bretagne, les outils reglementaires qui encadrent la planification. Il s’appuie sur les publications scientifiques de l’INRAE, du Cerema, du MTE et sur les retours d’experience des syndicats de bassin versant.

Definition de l’ecologie paysagere

L’ecologie paysagere etudie le paysage comme un systeme. Elle se distingue de l’ecologie classique (qui etudie les especes dans leur habitat immediat) en integrant systematiquement la dimension spatiale : comment les elements du paysage interagissent, s’influencent, se complementent ou s’opposent.

Plusieurs concepts structurent cette approche.

La matrice paysagere. Le paysage est compose de trois types d’elements : une matrice dominante (souvent la grande culture ou la foret), des taches (bois, prairies, zones humides, villages) et des lineaires (haies, rivieres, chemins, routes). L’ecologie paysagere analyse comment ces elements s’assemblent et produisent un fonctionnement d’ensemble.

La connectivite. C’est la capacite d’un paysage a permettre le deplacement des especes entre les taches d’habitat. Un paysage peut etre connecte (haies continues, ripisylves ininterrompues) ou fragmente (haies isolees, barres routieres, zones urbaines coupant les corridors). La connectivite est la cle de la resilience ecologique.

L’heterogeneite spatiale. Un paysage riche en elements diversifies (bois, haies, prairies, cultures varies) supporte une biodiversite plus grande qu’un paysage homogene (monoculture sur des centaines d’hectares). Cette heterogeneite favorise les especes generalistes et les auxiliaires de culture.

La dynamique paysagere. Les paysages evoluent : remembrement, deprise agricole, urbanisation, reboisement, changement climatique. L’ecologie paysagere etudie ces trajectoires et anticipe leurs effets sur la biodiversite.

Appliquee a la question des haies, l’ecologie paysagere repond a des questions operationnelles : ou planter en priorite ? Combien de kilometres de haies restaurer ? Quels points de rupture traiter ? Comment hierarchiser les corridors a restaurer ? Elle remplace l’intuition par une methode.

Corridors ecologiques et TVB

Un corridor ecologique est un element lineaire qui relie deux reservoirs de biodiversite et permet la circulation des especes entre eux. En milieu rural francais, les principaux corridors sont les haies champetres, les ripisylves (bordures boisees des cours d’eau) et les alignements d’arbres.

Pourquoi les corridors sont essentiels

Sans corridors, les populations animales et vegetales sont isolees dans leurs habitats d’origine. Cet isolement provoque trois phenomenes convergents qui menacent leur survie.

D’abord, la consanguinite. Les petites populations isolees subissent une erosion genetique rapide. La diversite des genes diminue, les tares recessives s’expriment, la resilience aux maladies s’effondre. Une population de crapauds calamites isolee dans une mare sans connexion peut disparaitre en 50 a 100 ans simplement a cause de la consanguinite.

Ensuite, la derive demographique. Les evenements aleatoires (mauvaise annee climatique, predateur introduit, maladie) detruisent plus facilement les petites populations que les grandes. Sans corridor pour recoloniser depuis une autre population, l’extinction est definitive.

Enfin, l’incapacite d’adaptation. Face au changement climatique, les especes doivent pouvoir se deplacer vers des zones plus froides (altitude, latitude). Sans corridor, elles ne peuvent pas suivre le decalage climatique et s’eteignent sur place.

La Trame verte et bleue

La Trame verte et bleue (TVB) est le cadre francais de planification des corridors ecologiques, introduit par les lois Grenelle (2009-2010) et consolide par la loi pour la reconquete de la biodiversite (2016). Elle identifie sur cartes :

Corridor ecologique de haies reliant boisements et parcelles

  • Les reservoirs de biodiversite : forets anciennes, zones humides, pelouses seches, bois classes. Ces zones doivent etre strictement preservees.
  • Les corridors ecologiques : linaires qui relient les reservoirs. Haies, ripisylves, alignements d’arbres, arbres isoles. Doivent etre restaures et maintenus.
  • Les points de rupture : zones ou la continuite est interrompue (routes, zones urbaines, grandes cultures). Prioritaires pour les amenagements.

La TVB est declinee a plusieurs echelles : nationale (Schema National), regionale (Schema Regional de Coherence Ecologique - SRCE, devenu SRADDET), territoriale (SCoT, PLU). Chaque echelle doit assurer la coherence avec les autres.

Les trois grandes trames francaises

La trame verte concerne les milieux terrestres : forets, haies, alignements d’arbres, prairies permanentes. Elle cible principalement les mammiferes (chevreuil, cerf, blaireau, herisson), les oiseaux et les insectes.

La trame bleue concerne les cours d’eau et les zones humides : ripisylves, bras morts, mares, zones d’inondation. Elle cible les amphibiens, les poissons, les odonates, les plantes hygrophiles.

La trame noire (plus recente) concerne les nuisances lumineuses nocturnes. Les chauves-souris, les insectes nocturnes et les oiseaux migrateurs sont perturbes par l’eclairage artificiel. Elle vise a creer des corridors de nuit noire dans les paysages eclaires.

Ruissellement et erosion

L’eau est l’un des principaux vecteurs de degradation des paysages agricoles. Les sols agricoles francais perdent en moyenne 2 a 10 tonnes par hectare et par an de sediments par erosion, dont une partie finit dans les cours d’eau. Les haies et les talus jouent un role central dans la regulation de ce processus.

Les mecanismes d’erosion

L’erosion hydrique se declenche quand l’intensite pluvieuse depasse la capacite d’infiltration du sol. L’eau s’ecoule en surface, prend de la vitesse, arrache les particules de sol, creuse des ravines. Les facteurs aggravants sont la pente, la nudite du sol (labour recent), la compaction (tassement par engins agricoles), l’absence d’obstacle au ruissellement.

Le role des haies et des talus

Une haie perpendiculaire a la pente agit a quatre niveaux successifs.

Premier niveau : interception de la pluie. Le feuillage capte 10 a 30 % de la pluie directement, qui s’evapore avant d’atteindre le sol.

Deuxieme niveau : infiltration sous la haie. Le sol sous la haie, enrichi en matiere organique et structure par les racines, absorbe 3 a 5 fois plus d’eau que le sol cultive voisin. Les eaux ruisselantes s’infiltrent avant le talus.

Troisieme niveau : barrage physique du talus. Le talus (si present) arrete physiquement le ruissellement. L’eau ralentit, se repand, infiltre. Sur une parcelle a 3 % de pente, un talus de 50 cm peut stopper un ruissellement genere par 40 mm de pluie.

Quatrieme niveau : retention par le fosse de pied. Le fosse au pied du talus (interieur ou exterieur) conduit les surplus vers des zones d’infiltration en milieu de parcelle, ou vers des zones humides de collecte.

Au total, une parcelle bordee de haies bien structurees sur les courbes de niveau peut reduire le ruissellement de 60 a 90 % et les pertes de sediments de 80 a 95 %.

L’exemple des retentions hydrologiques

Les syndicats de bassin versant francais ont cartographie depuis 20 ans les linaires de haies prioritaires pour la gestion de l’eau. Ces cartographies (issues des travaux du Cerema et de l’INRAE) permettent de hierarchiser les plantations : sur les pentes les plus fortes, sur les lignes de rupture de pente, en tete de bassin versant, le long des cours d’eau.

Le bassin versant du Leguer : etude de cas

Le Leguer est un petit fleuve ocean qui se jette dans la baie de Lannion en Bretagne. Son bassin versant (490 km2) est l’un des plus etudies de France pour la comprehension des interactions entre bocage et hydrologie.

Contexte

Historiquement bocager (densite de 150 a 200 m/ha), le bassin versant du Leguer a perdu 60 a 70 % de ses haies entre 1960 et 1990. Les consequences se sont manifestees au debut des annees 2000 : pollution aux nitrates (jusqu’a 50 mg/L), crues plus frequentes et plus intenses, envasement de l’estuaire de Lannion, algues vertes sur les plages de la baie.

Programme de reconquete

Le syndicat mixte du Leguer, en partenariat avec les collectivites, l’INRAE et les chambres d’agriculture, a mis en place depuis 2008 un programme intense de replantation bocagere. Les donnees du programme sont publiques et disponibles sur le site du syndicat.

Objectifs initiaux : 2000 km de haies replantees entre 2010 et 2030, soit un retour progressif a un maillage de 100 a 130 m/ha. Priorites : haies sur courbes de niveau, ripisylves du Leguer et de ses affluents, talus en tete de bassin. Partenariat avec Breizh Bocage pour le financement.

Resultats mesures

En 2023, apres 15 ans de programme :

  • 600 km de haies replantees (30 % de l’objectif 2030)
  • Reduction de 25 % des pics de ruissellement lors des crues d’hiver
  • Baisse de 30 % des concentrations en nitrates dans le Leguer (de 45 mg/L a 32 mg/L moyen)
  • Retour de la truite fario sur plusieurs troncons du cours superieur
  • Diminution des algues vertes de 40 % dans la baie de Lannion entre 2015 et 2022

Ces resultats illustrent que la restauration bocagere, portee par une approche d’ecologie paysagere, produit des benefices multiples et mesurables. L’article dedie Le Leguer, riviere bretonne et bocage approfondit cette etude de cas.

Haies, talus et fosses

Trois elements structurent le paysage bocager agro-hydrologique : la haie vegetale, le talus de terre et le fosse de pied. Leur combinaison determine leur efficacite.

Bassin versant du Leguer : terrain d'etude INRAE

Haie simple (sans talus)

Une haie plantee sur terrain plat remplit surtout des fonctions biologiques (biodiversite, corridor, auxiliaires) et de brise-vent. Son efficacite hydrologique est limitee (15 a 30 % de reduction du ruissellement en moyenne).

Haie sur talus

La haie plantee sur un talus de 0,5 a 1,5 metre de hauteur combine les fonctions biologiques avec une efficacite hydrologique renforcee. Le talus agit comme une digue transversale qui bloque et repartit les ruissellements. Reduction du ruissellement : 40 a 70 %.

Haie sur talus avec fosse de pied

C’est la configuration classique du bocage breton et normand. La haie au sommet, le talus eleve, le fosse en aval qui collecte les surplus. Efficacite maximale : 60 a 90 % de reduction du ruissellement. Le fosse oriente l’eau vers des exutoires prevus (zones humides, cours d’eau).

Ripisylve

Bande boisee linaire le long d’un cours d’eau, large de 5 a 20 metres. Fonctions : filtrage des polluants avant arrivee dans l’eau, stabilisation des berges, ombrage (controle de la temperature de l’eau, essentiel pour les salmonides), habitat pour les auxiliaires aquatiques. Les ripisylves continues sont un element prioritaire de la trame bleue.

Planifier une restauration paysagere

Une restauration paysagere efficace suit une methodologie structuree en cinq etapes.

Etape 1 : diagnostic du territoire

Analyser le paysage actuel : lineaires de haies existantes, reservoirs de biodiversite, points de rupture, enjeux hydrologiques (pentes, ruissellements, zones inondables), enjeux de biodiversite (especes prioritaires). Outils : photos aeriennes historiques (IGN remonter 1950-2020), cartographie IGN TIO, donnees INPN du Museum, donnees Cerema.

Etape 2 : identification des priorites

Hierarchiser les linaires a restaurer selon 4 criteres : urgence hydrologique (reduction du ruissellement), urgence biodiversite (corridors critiques), faisabilite (propriete publique ou agriculteur volontaire), cout-benefice. Produire une carte prioritaire.

Etape 3 : concertation

Engager le dialogue avec les agriculteurs, collectivites, proprietaires. Sans volontariat et adhesion, aucune plantation durable n’est possible. Les programmes Breizh Bocage et Plan Haies ont des guides methodologiques eprouves.

Etape 4 : plantation

Choix des essences locales, commande des plants, preparation des terrains, plantation, paillage, protection. Voir le guide plantation et taille douce pour la partie technique.

Etape 5 : suivi a long terme

Entretien des plants les 3 premieres annees (replacement des mortalites, protections), taille de formation, suivi de la reprise. Sans suivi, 30 a 60 % des haies plantees echouent.

Acteurs et outils reglementaires

La planification paysagere s’appuie sur un dispositif reglementaire complexe qui combine plusieurs echelles.

Echelle nationale

  • Loi Grenelle 2 (2010) : cree la Trame verte et bleue.
  • Loi pour la reconquete de la biodiversite (2016) : renforce la TVB, cree l’Office francais de la biodiversite (OFB).
  • Plan Haies (depuis 2023) : 110 M euros par an pour restaurer 50 000 km de haies en France d’ici 2030.
  • PAC et BCAE : obligation de maintenir les haies existantes pour les exploitations en aide PAC.

Echelle regionale

  • SRADDET (Schema Regional d’Amenagement, de Developpement Durable et d’Egalite des Territoires) : integre le SRCE (Schema Regional de Coherence Ecologique).
  • Programmes regionaux : Breizh Bocage (Bretagne), Plan de Developpement de l’Agroforesterie (Pays de la Loire), AUVERGNE-RHONE-ALPES (Mission Haies AURA).

Echelle intercommunale

  • SCoT (Schema de Coherence Territoriale) : planification strategique, integre la TVB.
  • PCAET (Plan Climat Air Energie Territorial) : inclut la restauration bocagere comme solution carbone.

Echelle communale

  • PLU et PLUi (Plan Local d’Urbanisme, intercommunal) : reglementation de l’urbanisme, peut classer les haies remarquables, definir les corridors preserves.
  • Reglements boises communaux : peuvent encadrer la destruction des haies sur la commune.

Acteurs d’accompagnement

  • AFAC-Agroforesteries : reseau francais de la haie champetre, coordonne les acteurs et produit les outils methodologiques.
  • Syndicats de bassin-versant : portent les programmes locaux de restauration.
  • Chambres d’agriculture, ONF, CRPF : conseillent les agriculteurs et les proprietaires forestiers.
  • Associations agroforestieres regionales : Afahc, Agroof, Mission Haies, Bocages Hauts-de-France.

Pour approfondir les donnees de l’ecologie paysagere a l’echelle francaise, consulter le portail de l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement), qui centralise les publications scientifiques et les cartes paysageres nationales. Sur la question de la vulgarisation et de l’appropriation citoyenne de ces enjeux, les initiatives regionales comme Echosciences Drome montrent comment les medias scientifiques participatifs rapprochent le grand public des sujets de biodiversite locale et de corridors ecologiques.

A lire pour continuer

Pour approfondir l’ecologie paysagere et passer a l’action concrete, voici quatre ressources complementaires.