Le Leguer est une petite riviere, 60 kilometres a peine, qui descend des monts d’Arree vers la baie de Lannion. A l’echelle hydrographique francaise, elle n’est rien : la Loire fait 20 fois sa longueur, la Seine 13. Pourtant, en 2017, le Leguer est devenu la premiere riviere francaise a recevoir le label Site Rivieres Sauvages, recompensant une qualite ecologique exceptionnelle. Sa singularite ne tient pas a son debit ni a son histoire humaine, mais a son bassin versant : un territoire de 490 km2 ou le maillage bocager, dense et continu, regule l’eau et filtre les polluants.

L’histoire du Leguer est en fait celle d’un laboratoire scientifique a ciel ouvert. Depuis les annees 1990, les chercheurs de l’INRAE (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement) y conduisent des etudes quantitatives sur le role des haies dans la regulation de l’eau. Leurs publications ont contribue a transformer la vision agronomique et politique du bocage en France. Ce qu’on observe sur le Leguer fait ecole a l’echelle nationale.

Le Leguer, riviere labellisee

Le Leguer prend sa source a 275 metres d’altitude, dans les collines de Plougras et de Loc-Envel, dans les hauteurs orientales du Tregor. Il coule successivement vers le nord puis vers le nord-est, traversant des communes rurales a l’identite bretonnante forte : Belle-Isle-en-Terre, Plouaret, Plouzelambre, Ploubezre. Apres Lannion, il forme un estuaire de 4 kilometres avant de se jeter dans la baie de Lannion et la mer de la Manche.

Le bassin versant couvre 490 km2, soit une surface importante pour un cours d’eau aussi court. Il s’etend sur deux communautes de communes des Cotes-d’Armor (Lannion-Tregor Communaute et Guingamp-Paimpol Agglomeration) et concerne plus de 30 communes. L’altitude varie de 0 a 300 metres, les precipitations annuelles moyennes sont de 1000 a 1200 mm, repartis sur toute l’annee avec un leger maximum hivernal.

Le label Site Rivieres Sauvages, cree en 2014 par le Fonds pour la Conservation des Rivieres Sauvages (FCRS) en partenariat avec l’association europeenne Europeenne Rivieres Sauvages, evalue les cours d’eau selon 47 criteres scientifiques reposant sur cinq piliers : hydrologie naturelle (peu d’amenagements), qualite physico-chimique de l’eau, biodiversite aquatique et terrestre associee, continuite ecologique (absence d’obstacles majeurs), etat du bassin versant (occupation des sols, pratiques agricoles).

Le Leguer a ete le premier site francais a obtenir ce label en 2017, obtenu apres une evaluation de deux ans conduite par un comite scientifique independant. Depuis, une dizaine d’autres rivieres ont rejoint le reseau, dont la Beaume et la Drobie en Ardeche, la Valserine dans le Jura, le Taurion dans le Limousin. La labellisation du Leguer a eu un effet mediatique important, attirant l’attention sur un modele de gestion concertee qui fait figure de reference.

Le bassin versant et le bocage

La particularite du bassin versant du Leguer reside dans l’exceptionnelle densite de son maillage bocager. Selon les inventaires conduits par l’Agence bretonne pour la biodiversite (ABB) et par l’INRAE, le bassin du Leguer conserve environ 100 a 120 metres lineaires de haies par hectare de surface agricole, ce qui le place parmi les 5 bassins versants les plus boces de France metropolitaine.

Cette densite n’est pas un hasard. Elle resulte d’une combinaison de facteurs historiques, agronomiques et culturels. Historiquement, le pays du Tregor a conserve une structure agraire familiale, avec des fermes de taille modeste (20-40 hectares), peu inclines aux fusions. Agronomiquement, le relief vallonne rend les grandes parcelles inefficaces : les talus servent a reguler le ruissellement, leur suppression provoquerait une erosion massive. Culturellement, la mobilisation precoce contre le remembrement dans les annees 1970-1980 a sauvegarde une partie significative du maillage historique, comme nous le documentons dans notre article sur la Cote de Granit Rose.

La composition des haies du bassin versant est typique du bocage breton : chene pedoncule et chataignier en strate arboree, charme et noisetier en strate intermediaire, aubepine, prunelier, cornouiller sanguin, sureau noir et viorne obier en strate arbustive. Les haies sont majoritairement plantees sur talus, selon la technique traditionnelle, ce qui multiplie les habitats et renforce leur role hydraulique.

Les pratiques agricoles du bassin sont dominees par la polyculture-elevage (bovin laitier, bovin viande, porcs sur paille) et comprennent une forte proportion d’exploitations en agriculture biologique ou en conversion (environ 25 % des exploitations, contre 9 % au niveau national). Cette densite d’agriculture ecologiquement intensive contribue directement a la qualite de l’eau.

Le Leguer, riviere labellisee et son ripisylve

Etudes INRAE sur l’effet des haies

L’INRAE etudie le bassin versant du Leguer depuis les annees 1990, principalement via son centre de Rennes-Bretagne et l’Observatoire de Recherche en Environnement AgriSysteme (ORE-AI). Les travaux, coordonnes par des equipes mixtes incluant des hydrologues, des agronomes, des ecologues et des modelisateurs, ont produit plusieurs dizaines de publications scientifiques internationales.

Les resultats quantitatifs les plus marquants concernent la regulation des nutriments. Dans les bassins versants fortement bocagers comme celui du Leguer, la concentration en nitrates dans les cours d’eau est reduite de 40 a 70 % par rapport a des bassins comparables mais dont le bocage a ete supprime. Cette reduction s’explique par plusieurs mecanismes : interception des eaux de ruissellement par les talus, absorption racinaire des nitrates dans la zone tampon, denitrification dans les zones humides de fond de talweg, pietinement reduit du sol grace aux haies qui fragmentent les parcelles.

Les etudes sur l’hydrologie ont egalement montre que le maillage bocager amortit significativement les crues. Les pics de debit apres un episode pluvieux important peuvent etre reduits de 20 a 40 % dans un bassin versant bocager bien conserve. Ce role tampon est particulierement important dans un contexte de changement climatique ou les evenements pluvieux extremes deviennent plus frequents.

Les travaux ont aussi quantifie le stockage de carbone dans les haies bocageres : une haie bien developpee stocke entre 4 et 12 tonnes de CO2 par kilometre et par an, entre la biomasse aerienne (bois), la biomasse souterraine (racines) et le sol des talus. Le bassin du Leguer contribue donc directement a l’attenuation du changement climatique, au dela de son role dans la protection de la ressource en eau.

Pour approfondir la dimension ecologique et paysagere de ces resultats, consultez notre page d’ecologie paysagere.

Les chantiers de restauration

La preservation du Leguer n’est pas le fait d’une simple conservation passive : depuis trente ans, des dizaines d’acteurs conduisent des chantiers actifs de restauration. L’Association du Bassin Versant du Leguer (ABVL), creee en 1995, est la structure federatrice qui coordonne les actions.

Le premier contrat territorial du bassin versant, signe en 2000, a mobilise les communautes de communes, les agences de l’eau Loire-Bretagne, le conseil departemental des Cotes-d’Armor, la region Bretagne et l’Etat autour d’un programme d’actions de dix ans. Un deuxieme contrat a pris le relais, puis un troisieme, actuellement en cours jusqu’en 2027. Chaque contrat mobilise environ 5 a 8 millions d’euros sur cinq ans.

Les actions les plus visibles sont les plantations de haies. Plus de 100 km de haies ont ete plantees ou restaurees depuis 2000 sur le bassin versant, en partenariat avec les agriculteurs volontaires et dans le cadre du programme regional Breizh Bocage. Les plantations privilegient les essences locales (Vegetal Local), les densites bocageres traditionnelles (80 cm entre plants), et les configurations a haute valeur ecologique (haies sur talus, haies multistratifiees).

Les autres actions comprennent la restauration de la continuite ecologique (effacement ou amenagement d’obstacles historiques, petits barrages de moulins abandonnes), la protection des berges par fascinage vegetal (technique bretonne traditionnelle utilisant le saule vivant), la restauration des zones humides (reouverture de drains, reconquete de prairies humides), la formation des agriculteurs aux pratiques preservant la qualite de l’eau.

Reseau de haies bocageres dans le bassin versant

Les resultats sont mesurables : la qualite physico-chimique de l’eau s’ameliore annee apres annee, les populations de truites sont stables ou en legere hausse, le saumon atlantique reapparait regulierement dans l’estuaire. Ces resultats ont alimente la demande de labellisation Site Rivieres Sauvages.

Des truites dans une eau propre

La presence d’une population naturelle et auto-suffisante de truites fario (Salmo trutta) est l’un des indicateurs les plus fiables de la qualite ecologique d’un cours d’eau. Cette espece est exigeante : elle requiert une eau froide (moins de 18 C en ete), oxygenee, peu turbide, avec un substrat graveleux adapte a la reproduction, et une continuite ecologique suffisante pour les migrations saisonnieres.

Le Leguer heberge plusieurs milliers d’individus par kilometre lineaire dans ses sections amont. Les populations se reproduisent naturellement, sans necessite de lacher d’alevins. Le cycle de reproduction se deroule en automne-hiver, la ponte ayant lieu dans des frayeres graveleuses en tete de bassin, dans les petits affluents. Les alevins grandissent dans les sections abritees par la vegetation rivulaire, ou les insectes aquatiques et les larves leur fournissent une alimentation abondante.

La peche sportive est pratiquee sur le Leguer selon des regles strictes : ouverture de mi-mars a mi-septembre, taille minimale de 25 cm, quota journalier limite, techniques selectives favorisees (peche a la mouche). Les gardes-peche federaux de la federation des Cotes-d’Armor veillent au respect de la reglementation.

Au dela de la truite, on observe regulierement dans le Leguer l’anguille europeenne (Anguilla anguilla), espece en fort declin a l’echelle mondiale, la lamproie de Planer (Lampetra planeri), le chabot, le vairon, le goujon. L’estuaire est frequente par la truite de mer et, plus ponctuellement, par le saumon atlantique qui reapparait depuis les annees 2000.

Pour comprendre comment les haies connectent les populations et favorisent les echanges genetiques, consultez notre article sur les corridors ecologiques.

Randonner le long du Leguer

Plusieurs itineraires permettent de decouvrir a pied ou a velo le bassin versant du Leguer et son bocage remarquable. Le chemin de halage historique, en amont de Lannion, suit la riviere sur une vingtaine de kilometres. Le GR 34 traverse l’estuaire. Des sentiers balises par l’association et les offices de tourisme locaux completent l’offre.

Le sentier des rives du Leguer, au depart de Lannion, remonte la riviere sur 8 kilometres jusqu’au pont de Kermin. Il longe alternativement l’eau, traverse des prairies bordees de haies, passe sous des couverts de hetres centenaires et offre des points de vue sur les moulins historiques. Un parcours pedagogique avec panneaux explicatifs, realise par l’association, accompagne la marche.

Plus en amont, le bourg de Belle-Isle-en-Terre est un point de depart pour explorer les sources du Leguer. Le chateau des Rohan et les gorges du Leguer sont accessibles a pied. Le site est gere par le departement des Cotes-d’Armor comme espace naturel sensible.

En ete, l’association du bassin versant organise regulierement des sorties guidees : decouverte de la peche electrique (inventaire piscicole), visites de fermes bocageres, ateliers de plantation de haies avec les ecoles, balades nocturnes a la decouverte des chauves-souris. Ces animations gratuites permettent de rencontrer les acteurs engages sur le territoire.

A lire pour continuer

Le Leguer n’est pas une exception bretonne isolee. Il est le resultat concret, mesurable, d’une politique bocagere conduite depuis trois decennies avec coherence. Pour approfondir le contexte regional, lisez notre page sur le bocage breton qui detaille l’histoire et les enjeux du maillage en Bretagne. Pour comprendre les principes ecologiques mobilises sur ce bassin versant, notre page d’ecologie paysagere presente les fonctions documentees des haies. Enfin, l’article Cote de Granit Rose : le bocage qui resiste complete cette exploration du Tregor bocager.

Une riviere n’est jamais seule : elle est le resultat de ce que fait son bassin versant.