La Cote de Granit Rose, c’est d’abord ce qu’on en voit depuis les cartes postales : les rochers ocres de Ploumanac’h, le phare rose de Mean Ruz, les paysages lunaires de Tregastel. Une douzaine de kilometres de littoral exceptionnel entre Perros-Guirec et Trebeurden. Mais derriere cette facade maritime, l’arriere-pays raconte une histoire très différente, celle d’un bocage qui a resiste aux grandes pressions du XXe siecle et qui figure parmi les plus preserves de France.

Le pays du Trégor, ou s’inscrit la Cote de Granit Rose, s’etend sur environ 500 km2 entre la vallee du Leguer, le littoral nord et la foret de Beffou. Il appartient aux pays historiques de Bretagne, et fut longtemps l’un des foyers les plus actifs de la culture bretonnante. Aujourd’hui encore, la toponymie et les pratiques agricoles y portent les traces de cette identite. Le bocage en est l’expression paysagere la plus visible.

Geographie de la Cote de Granit Rose

La Cote de Granit Rose occupe la facade maritime septentrionale des Cotes-d’Armor, entre le golfe de Saint-Brieuc a l’est et la presqu’ile de Tregastel a l’ouest. Les communes principales sont Perros-Guirec (7 500 habitants), Tregastel, Trebeurden, Pleumeur-Bodou et Trelevern. L’ensemble est rattache a la communauté d’agglomeration Lannion-Trégor communauté (LTC), qui compte 80 000 habitants repartis sur 57 communes.

Le relief est typique de la Bretagne septentrionale : un plateau granitique erode, vallonne, entaille par des rivieres courtes mais profondes (Leguer, Jaudy, Douron). L’altitude varie entre 0 et 150 metres. Les sols sont acides, développés sur arenes granitiques, parfois peu profonds mais toujours frais grace aux pluies atlantiques regulieres (900-1100 mm/an).

Le climat, ocean doux, autorise une vegetation exceptionnelle. Les palmiers poussent en bord de cote, le figuier fructifie chaque année, les mimosas fleurissent des janvier. L’arriere-pays, protège des embruns, autorise une vegetation plus forestiere avec chenes, chataigniers, hetres en peuplement dense.

L’activité economique de la région repose sur le tourisme balneaire (des milliers de visiteurs chaque ete sur la Cote de Granit Rose), la peche cotiere (Paimpol, Loguivy-de-la-Mer), l’agriculture de polyculture-elevage et, depuis quelques décennies, un pole de haute technologie autour de Lannion (telecommunications, photonique).

L’exception bocagere du Trégor

La France a perdu entre 1950 et 2000 environ 70 % de son maillage bocager, sous l’effet combine du remembrement, de l’intensification agricole, de l’utilisation de tracteurs plus lourds et d’aides publiques favorisant les grandes parcelles. De 2 millions de kilometres de haies en 1950, il en reste aujourd’hui moins de 700 000. Cette destruction massive a profondément transforme les paysages ruraux, particulierement dans les plaines cerealieres de la Beauce, de la Brie, du Berry.

Le Trégor echappe en grande partie a cette dynamique. Les enquêtes de l’Agence bretonne pour la biodiversite (ABB) estiment que 55 a 60 % du maillage historique a ete conserve. Cette exception s’explique par plusieurs facteurs convergents. D’abord, la structure de la propriété : les fermes du Trégor sont historiquement petites (moyenne 20-30 hectares), familiales, peu inclines aux fusions et aux regroupements. Ensuite, le relief vallonne rend les grandes parcelles inefficaces : les talus servent a reguler l’erosion et retenir l’eau, leur suppression aurait des consequences catastrophiques.

Enfin, une mobilisation precoce. Des les années 1970, avant que le remembrement ne frappe violemment, des agriculteurs, des elus et des associations locales ont alerte sur la valeur du bocage. Le Centre d’Initiation a l’Agriculture Biologique en Bretagne, cree a Lezardrieux dans les années 1980, a forme plusieurs générations d’agriculteurs sensibilises a la preservation du maillage. Le Trégor est aussi l’une des régions françaises avec la plus forte proportion de fermes en agriculture biologique.

Le resultat est visible dans le paysage : un réseau dense de haies, de talus et de petits bois qui structurent les parcelles, relient les villages et descendent vers la cote. Pour approfondir cette histoire bretonne particuliere, consultez notre page dediee au bocage breton.

Paysage de la Cote de Granit Rose avec bocage et granite

Un maillage de haies unique en France

Le bocage du Trégor présente plusieurs caractéristiques qui le singularisent en France. La densite du maillage y atteint 90 a 110 metres de haies par hectare de surface agricole, contre 40 a 60 en moyenne nationale et moins de 10 dans les plaines cerealieres de la Beauce. Cette densite place le Trégor dans le peloton de tete avec le Bocage virois (Normandie), le Perche et les Cevennes.

La structure des haies elles-memes est remarquable. Beaucoup de haies sont plantees sur talus (monticule de terre de 80 cm a 1,50 m de hauteur), une technique ancienne spécifique a la Bretagne qui multiplie les niches écologiques et les interactions avec le sol. Ces talus, parfois centenaires, abritent une faune souterraine riche (vers de terre, taupes, musaraignes) et servent de corridors pour les reptiles et les amphibiens.

Les essences sont variees, avec une dominance du chene pedoncule, du chataignier, du charme et du noisetier en strate haute, et de l’aubepine, du prunelier, du cornouiller sanguin et du sureau en strate basse. Cette composition, documentee dans nos articles sur la biodiversite des haies, est celle du bocage classique breton, adaptée aux sols acides et au climat doux.

Enfin, le bocage du Trégor conserve un paysage de talweg : les haies descendent des plateaux vers les fonds de vallee, soulignant le relief et creant un effet de mosaique visuelle exceptionnel. En automne, les couleurs chaudes du charme, du chene et du chataignier dessinent un patchwork ocre et dore qui rend la région très photogenique.

Le programme Breizh Bocage

Face au constat de la regression générale du bocage en France, le conseil régional de Bretagne a lance en 2007 le programme Breizh Bocage, en partenariat avec les agences de l’eau Loire-Bretagne et Seine-Normandie, les quatre departements bretons et les communautés de communes. Le dispositif finance la plantation, la restauration et la gestion durable des haies bocageres en Bretagne.

Le budget annuel du programme s’élevé a environ 5 millions d’euros, dont 60 % de financement régional, 20 % d’agences de l’eau, 20 % de collectivites locales et d’aides europeennes. Les operations eligibles incluent la plantation de nouvelles haies (avec taux de subvention de 70 a 100 % pour les agriculteurs), la restauration de haies degradees (regarnissage, recepage), la protection des talus existants et la formation des acteurs.

Depuis sa creation, Breizh Bocage a permis la plantation de plus de 3500 km de haies dans la région, soit environ 500 km par an. Les Cotes-d’Armor, particulierement le Trégor, ont beneficie d’un investissement soutenu : environ 800 km de haies plantees depuis 2007 dans le seul departement. Lannion-Trégor communauté est un operateur actif du programme, avec plusieurs dizaines de kilometres plantes chaque année.

Au dela des plantations, Breizh Bocage finance aussi la formation des agriculteurs a la gestion durable (taille en trogne, emondage reguliers, gestion des bois), ainsi que des outils d’inventaire (orthophotos, carto-bocage) qui permettent de suivre l’évolution du maillage dans le temps.

Randonner pour voir le bocage

Apprecier le bocage du Trégor necessite de sortir du sentier des douaniers et de s’aventurer dans l’arriere-pays. Plusieurs itineraires permettent de combiner littoral et bocage.

Chemin creux traditionnel borde de haies en Bretagne

Le sentier des douaniers (GR 34), entre Perros-Guirec et Trebeurden, offre une alternance de vues sur la cote et sur le bocage interieur. Depuis les falaises de Ploumanac’h ou de l’Ile Renote, le regard porte loin sur l’arriere-pays : on voit la mosaique des parcelles, les talus qui dessinent les limites, les bosquets qui marquent les hauteurs.

L’itineraire du Tour du Trégor, un chemin balise de 200 kilometres environ, fait le tour de la région en passant par les villages bocagers typiques : Ploumilliau, Plestin-les-Greves, Lanmeur, Plouezoc’h, Plouigneau. Chaque étape traverse des paysages representatifs du bocage tregorrois. Les offices de tourisme proposent aussi des parcours plus courts, dits “circuits des haies”, autour de Cavan, Tregrom, Plouaret.

Pour une découverte guidee, Lannion-Trégor communauté organise regulierement des sorties avec un agronome ou un naturaliste qui expliquent les techniques de plantation, les essences, le rôle écologique des haies. Ces sorties sont l’occasion d’échanger directement avec des agriculteurs impliques dans Breizh Bocage.

Enfin, la vallee du Leguer, documentee dans notre article sur le Leguer, est un corridor écologique exceptionnel qui associe riviere, bocage et forets alluviales.

espèces emblematiques du bocage

Le bocage du Trégor hébergé une biodiversite remarquable, directement liee a la densite et a la continuite du maillage. Plusieurs espèces en declin au niveau national trouvent dans ce territoire des populations significatives.

La pie-grieche ecorcheur (Lanius collurio), espèce protegee au niveau europeen, niche dans les haies aubepines. Sa population a chute de 40 % en France depuis les années 1990, mais elle se maintient dans le Trégor grace a la conservation des haies buissonnantes riches en insectes. Le bruant jaune, autrefois très commun, en declin rapide ailleurs, reste present avec des densites encore honorables.

Parmi les mammiferes, le blaireau (Meles meles) est bien implante grace aux talus qui facilitent la realisation de terriers. Le chevreuil, la fouine, le renard roux utilisent activement les corridors bocagers. Le herisson d’Europe, en net declin en France, trouve dans les haies des refuges essentiels.

Cote flore, les haies du Trégor abritent l’aubepine a un style, le prunelier, le cornouiller sanguin, le sureau noir, le neflier, le neflier sauvage et plusieurs varietes de poiriers anciens identifies par les programmes de sauvegarde des fruitiers régionaux. Certaines vieilles haies contiennent encore des chenes centenaires, veritables monuments vegetaux reperes et proteges par les collectivites.

Cote insectes, la diversite est consideree comme exceptionnelle : plus de 1500 espèces de coleopteres recensees, dont plusieurs espèces patrimoniales liees aux vieux bois. Le grand capricorne (Cerambyx cerdo) et le lucane cerf-volant (Lucanus cervus), espèces protegees, trouvent dans les vieux chenes du Trégor des habitats favorables.

Pour approfondir cette richesse faunistique et floristique, consultez notre page dediee a la biodiversite des haies.

A lire pour continuer

La Cote de Granit Rose offre a ses visiteurs deux paysages en un : le littoral spectaculaire des rochers ocres, mondialement photographie, et l’arriere-pays bocager discret, l’un des mieux preserves de France. Pour comprendre en profondeur cette double identite, lisez notre page sur le bocage breton qui detaille l’histoire et les enjeux du maillage bocager en Bretagne. Explorez ensuite la vallee du Leguer, corridor écologique majeur du nord Trégor, et découvrez les paysages bocagers bretons dans leur diversite.

Le bocage du Trégor n’est pas un vestige : c’est une forme vivante d’agriculture.