Une haie champetre bien constituee est un reservoir d’insectes auxiliaires qui, gratuitement et silencieusement, controlent les populations de ravageurs des jardins et des cultures environnantes. Ce service écologique, longtemps neglige ou simplement méconnu, est aujourd’hui chiffrable : les études de l’INRAE estiment qu’une haie bien conservee reduit de 30 a 60 % les besoins en insecticides sur les cultures adjacentes, dans un rayon de 100 a 200 metres.

Ce guide présente les principaux insectes auxiliaires du bocage français : coccinelles, syrphes, carabes, chrysopes, guepes parasitoides. Pour chaque groupe, il detaille le mode d’action, les espèces les plus courantes et les moyens concrets de les favoriser. Pour comprendre l’ensemble de la biodiversite des haies, consultez notre page dediee.

Qu’est-ce qu’un insecte auxiliaire

Le terme auxiliaire, issu du vocabulaire agronomique, designe tout insecte ou autre invertebre qui rend un service agricole mesurable. Les services principaux sont de quatre ordres : la predation des ravageurs (coccinelles, syrphes, carabes, chrysopes), le parasitisme des ravageurs (guepes parasitoides), la pollinisation des cultures (abeilles, bourdons, papillons, syrphes adultes), la decomposition des matieres organiques (lombrics, cloportes, millipedes).

Une haie champetre diversifiee hébergé plusieurs centaines d’espèces appartenant a ces categories. Les études de terrain conduites en Bretagne par l’INRAE et par les associations entomologiques régionales ont recense jusqu’a 1200 espèces de coleopteres dans des haies bocageres centenaires, auxquelles s’ajoutent 300 a 500 espèces d’hymenopteres (guepes, abeilles), 200 a 400 espèces de dipteres (mouches, syrphes), et des dizaines d’espèces de neuropteres (chrysopes). Cette richesse contraste violemment avec les haies monospecifiques (thuyas, lauriers) qui hebergent quelques dizaines d’espèces seulement, principalement des ravageurs spécialisées.

L’intérêt agronomique de ces auxiliaires est considerable. Un réseau de haies correctement maillees fournit aux cultures adjacentes des regulateurs naturels qui compensent, en partie ou totalement, le besoin d’insecticides. Ce service est gratuit, permanent, et n’entraine aucun cout environnemental. Il constitue l’un des piliers de l’agroecologie et de la lutte biologique de conservation.

Les coccinelles : predatrices de pucerons

Les coccinelles (famille des Coccinellidae) sont probablement les auxiliaires les plus connus du grand public. En France, on recense environ 90 espèces, dont une quinzaine fournissent un service auxiliaire mesurable. Les espèces les plus répandues sont la coccinelle a sept points (Coccinella septempunctata), la coccinelle asiatique (Harmonia axyridis, introduite et envahissante), la coccinelle a deux points (Adalia bipunctata) et la coccinelle a quatorze points (Propylea quatuordecimpunctata).

Le cycle biologique des coccinelles passe par quatre stades : oeuf (3-5 jours), larve (2-3 semaines, c’est le stade le plus vorace), nymphe (5-7 jours), adulte (plusieurs mois). Une coccinelle adulte consomme 50 a 100 pucerons par jour. Une larve consomme 400 a 600 pucerons durant son développement. Sur une haie de noisetiers couverte de pucerons, quelques centaines de larves suffisent a nettoyer l’infestation en une semaine.

Les coccinelles hivernent en groupes dans les anfractuosites des vieilles haies : ecorces, tas de feuilles, creux des troncs. Une haie qui n’est pas nettoyee trop severement (bois mort, feuilles tombees) fournit des milliers de sites d’hivernage. Au printemps, les coccinelles sortent au premier redoux, se dispersent dans les champs voisins, pondent leurs oeufs a proximite des colonies de pucerons.

Pour favoriser les coccinelles, plantez dans votre haie des essences hotes de pucerons (noisetier, sureau, aubepine), evitez les pesticides, maintenez la strate buissonnante dense, laissez quelques feuilles mortes au pied des haies en hiver, n’elaguer pas trop severement (les coccinelles hivernent dans les recoins).

Les syrphes : larves voraces

Les syrphes (famille des Syrphidae) sont des mouches (Dipteres) qui imitent par mimetisme defensif les guepes et les abeilles. Ils sont entierement inoffensifs : pas de dard, pas de piqure. On les reconnait a leur vol stationnaire prolonge, caractéristique de la famille, qui leur a valu le surnom de mouches des fleurs.

En France, on recense environ 550 espèces de syrphes. Les larves des syrphes predateurs (environ un quart des espèces) sont des predatrices voraces de pucerons. Une larve de syrphe consomme jusqu’a 700 pucerons pendant son développement de 2-3 semaines. Certaines espèces sont spécialisées sur les cochenilles ou les thrips, d’autres sur les larves de cicadelles.

Coccinelle a sept points sur une feuille verte

Les syrphes adultes ne sont pas predatrices : ils se nourrissent de nectar et de pollen, et contribuent activement a la pollinisation. De nombreuses espèces sont des pollinisateurs efficaces des arbres fruitiers rustiques, notamment en debut de saison quand les abeilles domestiques ne sont pas encore actives. Pour approfondir cet aspect pollinisateur, consultez notre page sur les fruitiers rustiques.

Les syrphes pondent leurs oeufs directement dans les colonies de pucerons, ou a proximite immediate. Ils sont particulierement attires par les haies fleuries en couleurs jaunes et blanches (aubepine, sureau, viorne). Une bande fleurie a base d’achillees, de carottes sauvages, de chicorees sauvages plantee en bordure de haie multiplie leur presence.

Les carabes : nocturnes insectivores

Les carabes (famille des Carabidae) sont des coleopteres terrestres, majoritairement nocturnes, qui parcourent activement le sol a la recherche de proies. En France, on recense environ 1100 espèces, dont la plupart fournissent un service auxiliaire. Les espèces les plus communes dans le bocage sont le carabe dore (Carabus auratus), le carabe violet (Carabus violaceus), le carabe problematique (Pterostichus madidus) et le carabe calme (Calathus fuscipes).

Les carabes consomment une très large gamme de proies : limaces (parfois plus grosses qu’eux), chenilles terrestres (notamment la noctuelle du chou), oeufs de diverses espèces, vers de terre, larves diverses. Un carabe adulte consomme environ son poids en proies chaque jour. Une population bien etablie de carabes autour d’une parcelle de choux peut regulariser a elle seule les attaques de noctuelles.

Le cycle biologique des carabes s’etale sur un a deux ans. Les oeufs sont pondus dans le sol, les larves passent plusieurs mois a se développer, les adultes peuvent vivre plusieurs années. Ce cycle lent les rend très sensibles aux perturbations : un labour profond, une utilisation d’insecticides de sol, une haie arrachee peuvent eliminer une population pour plusieurs années.

Pour favoriser les carabes, maintenez une strate herbacee permanente au pied des haies, evitez le labour profond et repete a proximite, amenagez des tas de pierres, de bois mort ou de brindilles dans les coins du jardin qui servent de refuge, preservez les vieilles haies avec leurs talus (les carabes hivernent dans les anfractuosites), evitez absolument les insecticides de sol.

Les chrysopes : generalistes efficaces

Les chrysopes (famille des Chrysopidae) sont des neuropteres élégants, caracterises par leur corps vert clair et leurs quatre ailes membraneuses translucides aux nervures complexes. En France, on recense environ 80 espèces. La plus commune est la chrysope verte (Chrysoperla carnea), parfois appelée lion des pucerons.

Les larves des chrysopes sont des predatrices genera lementes très efficaces : elles consomment pucerons, thrips, acariens, petites chenilles, oeufs de lepidopteres. Une larve consomme 200 a 500 proies durant son développement de 2-3 semaines. Les chrysopes ont trois générations par an en climat tempere, ce qui permet un controle continu des ravageurs d’avril a octobre.

Les adultes, principalement crepusculaires et nocturnes, se nourrissent de nectar, de pollen et de miellat de pucerons. Ils pondent leurs oeufs sur de fines tiges pedonculees très caractéristiques, souvent a l’extremite des feuilles. La localisation des oeufs prevent le cannibalisme entre larves eclosant simultanement.

Les chrysopes hivernent en tant qu’adultes dans les hangars, les greniers, les creux d’arbres, les anfractuosites des haies. Leur couleur devient brune-rousse en hiver puis redevient verte au printemps. Pour les favoriser, laissez des zones calmes dans votre haie (bois mort, lierre grimpant, feuilles accumulees), plantez des essences nectariferes, evitez les lumieres nocturnes intenses qui attirent les adultes vers des pieges inadaptes.

Les guepes parasitoides

Les guepes parasitoides forment un groupe très diversifie qui rassemble plusieurs familles d’hymenopteres : Ichneumonidae (ichneumons), Braconidae, Chalcididae, Pteromalidae. En France, on estime a plus de 10 000 le nombre d’espèces, dont beaucoup restent a decrire. Elles sont toutes inoffensives pour l’homme et représentent l’un des systemes de regulation biologique les plus efficaces.

Le principe du parasitisme est le suivant : la guepe adulte detecte un insecte hote (chenille, puceron, oeuf, larve) et pond ses oeufs a l’interieur ou a l’exterieur de cet hote. La larve parasite se développé en consommant progressivement l’hote, ce qui finit par le tuer. Chaque espèce de parasitoide est généralement spécialisée sur un ou quelques hotes spécifiques.

Syrphe en vol stationnaire sur une fleur de haie

Des exemples concrets : les ichneumons du genre Apanteles parasitent les chenilles de pieride du chou et de carpocapse de la pomme. Les braconides du genre Aphidius parasitent les pucerons cerealiers. Les pteromalides du genre Trichogramma parasitent les oeufs de lepidopteres ravageurs (pyrale du mais, tordeuse de la vigne). Pour chaque ravageur agricole significatif, il existe généralement plusieurs parasitoides spécialisés qui, si les conditions le permettent, regulent naturellement les populations.

Les guepes parasitoides ont besoin de nectar et de pollen pour leur nutrition adulte. Les essences fleuries du bocage (aubepine, sureau, viorne, cornouiller) leur fournissent cette ressource en complement des plantes melliferes herbacees. Une haie fleurie prolongee d’une bande enherbee fleurie constitue l’habitat idéal. Les pratiques culturales sans insecticides de large spectre sont indispensables pour maintenir leurs populations.

Comment favoriser les auxiliaires

Favoriser les insectes auxiliaires dans son jardin ou son exploitation est a la portee de tous. Les principes sont simples et convergent avec ceux qui favorisent la biodiversite des haies en général, documentee dans notre page dediee.

Diversifier les essences de sa haie : un minimum de cinq a huit espèces est necessaire pour héberger une faune auxiliaire significative. Les essences cles sont l’aubepine, le prunelier, le sureau noir, le cornouiller sanguin, le noisetier, le chene, le charme, le viorne obier. Une haie monospecifique ne fait pas le travail.

Preserver la stratification verticale : arbres hauts, strate intermediaire dense, strate buissonnante, strate herbacee au sol. Chaque strate abrite des espèces différentes. Une haie rigidement rectiligne et taillee carree n’a qu’une seule strate.

Maintenir une strate herbacee permanente au pied des haies : c’est l’habitat essentiel des carabes, des araignees, des abeilles sauvages qui nichent au sol. Eviter le debroussaillage trop severe ou les herbicides.

Eviter absolument les pesticides, particulierement les insecticides neurotoxiques (neonicotinoides, pyrethrinoides) qui tuent indifferement ravageurs et auxiliaires, avec une toxicite souvent superieure pour les seconds. L’utilisation de produits de biocontrole (bacillus thuringiensis, phytoseiides, trichogrammes) est preferable quand une intervention est vraiment necessaire.

Amenager des structures d’accueil : tas de pierres, hotels a insectes, bottes de foin, fagots de branches, compost. Ces petites structures fournissent refuges et sites de ponte a de nombreux auxiliaires.

Tailler les haies uniquement entre octobre et fevrier, et de preference tous les 2-3 ans plutot que tous les ans. Une taille annuelle severe detruit les sites de ponte et reduit la biomasse d’insectes.

Laisser du bois mort dans la haie : vieux troncs, souches, branches mortes. Le bois mort abrite les larves saproxyliques (scolytes, capricornes, certains taupins) dont se nourrissent les auxiliaires predateurs et parasitoides.

Enfin, connecter les haies entre elles par un maillage continu. Des haies isolees fonctionnent moins bien que des haies maillees, comme detaille dans notre article sur les corridors écologiques.

A lire pour continuer

Les insectes auxiliaires du bocage sont le pilier invisible d’une agriculture écologique et d’un jardinage respectueux. Les preserver est un investissement en infrastructure écologique qui paie sur des décennies. Pour completer cette exploration, lisez notre page sur la biodiversite des haies qui intègre l’ensemble des groupes faunistiques, notre article sur les oiseaux des haies qui detaille les consommateurs secondaires, et notre guide de plantation d’une haie champetre pour concevoir un habitat favorable.

Un auxiliaire de jardin vaut mieux qu’un pulverisateur.

Pour découvrir les essences oubliees du bocage français qui hebergent une faune auxiliaire encore plus riche, lire notre entretien avec Camille Renaud, ethnobotaniste du Limousin sur les arbres disparus des pépinières et leur valeur écologique.