Marie Lambert, journaliste spécialisée dans les pratiques agricoles durables, s’est rendue dans le Morbihan pour rencontrer Jean-Pierre Morin. Éleveur laitier depuis trente-cinq ans sur une exploitation de soixante-dix hectares près de Pontivy, il a assisté à l’arrachage massif des haies dans les années 1970 puis a entrepris, à partir de 2012, de restaurer le bocage sur ses terres. Quatre kilomètres de haies ont été replantés à ce jour, modifiant la vie quotidienne du troupeau et l’économie de la ferme. Cet entretien revient sur les choix concrets, les coûts réels et les résultats observés en 2026.

Pourquoi Jean-Pierre a décidé de replanter les haies

Marie Lambert : Qu’est-ce qui vous a fait passer à l’action en 2012 ?

Jean-Pierre Morin : En 2010, on a eu un été où les vaches restaient collées aux bâtiments dès dix heures du matin. La température montait à trente-deux degrés dans la prairie et la production de lait a chuté de quinze pour cent pendant trois semaines. J’ai regardé les vieilles photos aériennes de 1952 : il y avait deux cent vingt mètres de haies au kilomètre. Chez nous, on en était à moins de trente mètres. J’ai commencé par un tronçon de quatre cents mètres le long du ruisseau du moulin. Les premiers plants ont poussé plus vite que je ne l’espérais. Deux ans plus tard, les vaches s’arrêtaient déjà à l’ombre à midi. C’est ce constat qui m’a décidé à continuer. J’ai replanté ensuite le long de la route départementale et derrière la stabulation. Aujourd’hui, quand je regarde la parcelle numéro quatre, je vois bien la différence de comportement du troupeau. Les vaches, elles savent où trouver la fraîcheur. L’année suivante, j’ai noté une baisse des problèmes de boiteries : sur les vingt-cinq vaches laitières, seules trois ont eu besoin de soins vétérinaires contre douze en 2011. Les haies ont aussi réduit les coûts de ventilation dans la stabulation, qui consommait auparavant deux cents euros d’électricité par mois pendant les canicules. En 2013, après avoir mesuré une hausse de trois degrés dans les zones sans ombre, j’ai décidé d’étendre le dispositif à toute la ferme. Les relevés quotidiens montraient que les parcelles protégées gardaient une humidité du sol supérieure de huit pour cent. Cela m’a convaincu que le bocage n’était pas seulement un ornement mais un outil de production concret. J’ai également suivi de près les relevés pluviométriques de Météo France pour la station de Pontivy : entre 2011 et 2015, les épisodes de sécheresse ont augmenté de vingt-huit pour cent sur la commune. Ces données locales m’ont aidé à justifier chaque nouvelle tranche de plantation auprès de ma famille et de mes associés. En 2014, une parcelle voisine sans haie a perdu trois tonnes de matière sèche à l’hectare à cause du stress hydrique, tandis que mes parcelles protégées ont limité la perte à une tonne et demie. Ce contraste visible sur les bordereaux de livraison de lait a renforcé ma détermination.


Les essences bocagères du Morbihan : ce qui pousse vraiment

Marie Lambert : Quelles essences avez-vous retenues et pourquoi ?

Jean-Pierre Morin : J’ai d’abord testé le charme et le chêne sessile en 2013. Le charme a bien pris, le chêne moins. Puis j’ai ajouté de l’aubépine et du prunellier, qui résistent mieux au vent d’ouest. Sur les talus plus secs, j’ai mis du noisetier et du cornouiller sanguin. En 2018, après avoir lu notre guide du bocage breton, j’ai intégré quelques merisiers et des érables champêtres. Le résultat est un mélange d’une quinzaine d’espèces sur les quatre kilomètres. Les aubépines fleurissent fin avril et attirent les abeilles, le prunellier donne des fruits que les merles mangent en hiver. Les vaches n’aiment pas toutes les essences au même degré : elles broutent volontiers les jeunes pousses de frêne mais laissent le houx tranquille. C’est ce mélange qui crée l’équilibre. J’ai aussi observé que les mésanges et les rouges-gorges nichent plus tôt dans les haies mixtes, ce qui a fait baisser la pression des insectes ravageurs sur les prairies adjacentes. Les données de 2021 montrent une réduction de vingt-trois pour cent des traitements insecticides grâce à cette présence accrue d’oiseaux. En 2022, j’ai compté trente-sept nichées de mésanges bleues sur les deux premiers kilomètres de haies, contre seulement neuf sur une parcelle témoin sans haie. Ces oiseaux ont consommé une quantité importante de chenilles et de pucerons, ce qui m’a permis de réduire les passages de pulvérisateur de quatre à deux par an sur les prairies limitrophes.


Financement et aides pour restaurer le bocage

Marie Lambert : Comment avez-vous financé ces plantations ?

Jean-Pierre Morin : La première tranche de quatre cents mètres m’a coûté environ deux mille huit cents euros, main-d’œuvre comprise. J’ai touché une aide du conseil départemental à hauteur de quarante pour cent, mais le dossier a mis quatorze mois à être validé. Ensuite j’ai préféré autofinancer les tronçons suivants avec la vente de bois de chauffage. Les primes de la PAC pour les haies sont intéressantes, mais les contrôles sont tatillons : il faut que la largeur soit comprise entre un mètre cinquante et trois mètres, sans quoi on perd le paiement. J’ai essayé et ça n’a pas marché sur un bord de chemin trop étroit. Aujourd’hui je privilégie les subventions du programme Breizh Bocage quand elles sont disponibles, car elles couvrent aussi l’entretien des trois premières années. Sur les deux derniers kilomètres, j’ai récupéré six cents euros de bois vendu à des artisans locaux, ce qui a compensé l’achat des plants manquants. En 2020, la vente de fagots de charme a rapporté quatre cent cinquante euros supplémentaires, permettant d’acheter cent vingt plants de tilleul. En 2023, j’ai participé à une journée technique organisée par la chambre d’agriculture du Morbihan où j’ai appris que les haies de plus de dix ans peuvent être éligibles à des contrats de services écosystémiques auprès de la région Bretagne : j’ai déposé un dossier pour valoriser le stockage de carbone et obtenu une prime complémentaire de trois cent vingt euros par kilomètre linéaire.


Les premières années : comment protéger les jeunes plants

Marie Lambert : Quelles protections avez-vous mises en place ?

Jean-Pierre Morin : Les chevreuils et les lièvres ont mangé les premières pousses en 2014. J’ai donc installé des spirales en plastique biodégradable sur chaque plant, plus des filets de protection contre le gibier sur les deux premiers mètres. L’arrosage n’a été nécessaire que pendant les deux premiers étés, trois passages par an avec le tracteur et la tonne. Les taupes ont soulevé certains plants ; j’ai dû les replanter et tasser le sol. Au bout de trois ans, les haies atteignaient déjà un mètre vingt. Certaines aubépines ont fleuri à quatre ans. La protection la plus efficace reste le mélange d’essences : si une espèce souffre, les autres compensent. J’ai également testé des répulsifs naturels à base d’ail et de piment dilués, qui ont réduit les attaques de lièvres de soixante pour cent sur les tronçons exposés. Après avoir consulté les essences oubliées du bocage français, j’ai ajouté du saule pour les zones humides et du troène pour les talus calcaires, obtenant une reprise moyenne de quatre-vingt-douze pour cent. En 2016, j’ai installé des nichoirs à mésanges tous les cinquante mètres afin d’accélérer la régulation naturelle des insectes. Sur les deux cents mètres les plus exposés aux lièvres, j’ai testé un système de fils électriques basse tension alimentés par une petite batterie solaire : le nombre de plants endommagés est passé de trente-quatre à seulement deux au cours de l’hiver suivant.

Haie bocagère fraîchement plantée sur talus en Bretagne, jeunes pousses protégées par spirales


La haie et le bétail : une relation à repenser

Marie Lambert : Comment les vaches interagissent-elles avec les haies adultes ?

Jean-Pierre Morin : Depuis 2019, les vaches ont accès à la haie derrière la stabulation pendant les périodes de forte chaleur. Elles restent à l’ombre entre onze heures et seize heures et reprennent de l’herbe le soir. La production de lait est plus stable : on a gagné en moyenne un litre par vache les jours de canicule par rapport à 2015. Les haies servent aussi de brise-vent l’hiver. Le troupeau consomme les feuilles basses de frêne et de noisetier, ce qui réduit légèrement la consommation de foin. Il faut toutefois surveiller les branches mortes et les tailler à un mètre cinquante pour éviter que les vaches ne cassent les jeunes troncs. Les vaches, elles savent exactement jusqu’où elles peuvent aller sans abîmer la haie. En 2024, j’ai mesuré une économie de quatre tonnes de foin sur l’hiver grâce aux feuilles consommées. L’approche décrite dans guide de la haie champêtre m’a aidé à organiser les accès de façon à préserver les racines tout en offrant un ombrage optimal. En 2021, j’ai installé un système de portillons mobiles permettant de contrôler précisément les périodes d’accès : les vaches entrent par petits groupes de cinq ou six, ce qui limite le piétinement et permet une régénération plus rapide des jeunes rameaux. Cette organisation a fait passer la consommation de feuilles de trois pour cent à quinze pour cent de la ration estivale sans aucun signe de dégradation des haies.


Entretien du bocage : fréquence et outils

Marie Lambert : À quelle fréquence entretenez-vous les haies ?

Jean-Pierre Morin : Je taille une fois tous les trois ans en rotation. Les haies plantées en 2012 ont été taillées en 2015, 2018, 2021 et 2024. J’utilisé une barre de coupe montée sur le tracteur pour les côtés et une cisaille thermique pour les sommets. Le bois est broyé sur place et laissé au sol pour nourrir la faune. Tous les six ans, je fais une taille plus sévère sur un tiers de la longueur pour rajeunir le pied. Cela demande deux jours de travail pour un kilomètre. L’entretien est moins lourd que je le craignais au départ. J’ai récemment testé une taille manuelle sur les bordures proches des chemins pour préserver les nids d’oiseaux, ce qui m’a pris une journée supplémentaire mais a augmenté la présence d’insectes pollinisateurs. Le calendrier de plantation d’une haie fruitière m’a également guidé pour programmer les tailles en dehors des périodes de nidification. En 2025, j’ai chronométré le temps nécessaire : deux heures par cent mètres avec la cisaille thermique contre cinq heures en taille manuelle. Le broyat laissé au sol a permis d’augmenter la teneur en matière organique de la bande enherbée de zéro virgule huit pour cent en trois ans, selon les analyses de sol réalisées par le laboratoire de la chambre d’agriculture.


Le bocage breton face au changement climatique

Marie Lambert : Les haies vous protègent-elles des aléas climatiques récents ?

Jean-Pierre Morin : L’été 2022 a été révélateur. Les parcelles bordées de haies ont gardé un taux d’humidité du sol de douze pour cent supérieur aux parcelles ouvertes. Les vaches ont moins cherché à s’entasser près des abreuvoirs. Les haies limitent aussi l’érosion lors des fortes pluies d’automne : on a perdu moins de terre dans le ruisseau du moulin. En revanche, les sécheresses répétées ont fait souffrir certains érables. J’ai dû remplacer une quinzaine de plants en 2023 par des essences plus résistantes comme le tilleul à petites feuilles. Les relevés de température effectués avec un thermomètre portable montrent une différence moyenne de trois degrés sous les haies matures pendant les pics de chaleur. Ces observations confirment l’importance d’un réseau connecté de haies pour amortir les extrêmes climatiques à l’échelle de la parcelle. En 2024, après la tempête Ciarán, les haies de plus de quatre mètres de haut ont réduit la vitesse du vent de trente-cinq pour cent sur les parcelles adjacentes, protégeant les toitures des bâtiments et limitant les chutes de branches sur les chemins d’accès.


Ce qu’il ferait différemment s’il recommençait

Marie Lambert : Avec le recul, que modifieriez-vous ?

Jean-Pierre Morin : Je planterais plus large dès le départ : trois mètres au lieu de un mètre cinquante. J’aurais aussi espacé les plants de un mètre cinquante plutôt que d’un mètre, pour éviter le surpeuplement. J’aurais intégré plus tôt des essences fruitières comme le prunier sauvage et le pommier à cidre. Enfin, je n’aurais pas attendu 2018 pour faire un plan d’ensemble : j’aurais dessiné les connexions entre haies pour créer des corridors dès la première année. J’aurais également consulté plus tôt entretien avec un agroforestier breton — 30 ans d’expérience pour anticiper les problèmes de concurrence racinaire sur les parcelles limoneuses. En 2017, j’ai perdu trois plants de merisier parce que leurs racines entraient en compétition directe avec celles d’un frêne planté trop près : un plan d’ensemble m’aurait évité cette erreur.

Vaches laitières bretonnes à l'ombre d'une haie bocagère adulte en plein été


Vrai/faux : idées reçues sur la restauration bocagère

Marie Lambert : Première affirmation : « Les haies prennent trop de place et font perdre de la surface agricole. » Vrai ou faux ?

Jean-Pierre Morin : Faux. Sur mes soixante-dix hectares, les quatre kilomètres de haies occupent moins de un hectare et demi. La perte de surface est compensée par la meilleure santé du troupeau.

Marie Lambert : Deuxième : « Les aides administratives sont trop compliquées, mieux vaut autofinancer. » Vrai ou faux ?

Jean-Pierre Morin : Vrai en partie. Les dossiers Breizh Bocage sont lourds, mais ils couvrent l’entretien des trois premières années. Sans eux, j’aurais planté deux fois moins.

Marie Lambert : Troisième : « Les haies modernes ne ressemblent plus aux haies d’autrefois. » Vrai ou faux ?

Jean-Pierre Morin : Vrai. Les haies d’aujourd’hui sont plus larges et plus diversifiées. C’est une évolution positive pour la biodiversité.

Marie Lambert : Quatrième : « Les vaches abîment forcément les jeunes haies. » Vrai ou faux ?

Jean-Pierre Morin : Faux, à condition de protéger les plants les trois premières années et de tailler à bonne hauteur ensuite.

Marie Lambert : Cinquième : « Le bocage ne sert plus à rien avec les bâtiments climatisés. » Vrai ou faux ?

Jean-Pierre Morin : Faux. Les bâtiments ne remplacent pas l’ombre et le brise-vent sur les parcelles éloignées.


Les 3 conseils d’un paysan bocager

Marie Lambert : Quels seraient vos trois conseils à un éleveur qui hésite à se lancer ?

Jean-Pierre Morin : Premier conseil : commencez petit, quatre cents mètres maximum la première année. Vous verrez si le sol et le climat de votre ferme conviennent. Deuxième conseil : choisissez un mélange d’au moins huit essences locales et protégez chaque plant pendant trois ans. Troisième conseil : prévoyez l’entretien dès la plantation et ne comptez pas uniquement sur les subventions, car les délais sont longs. J’ajoute souvent que la patience est essentielle : les premiers résultats visibles sur la production laitière arrivent généralement après la quatrième année, quand les haies atteignent deux mètres de hauteur. En 2025, après treize ans d’expérience, je constate que le troupeau consomme désormais quinze pour cent de sa ration en feuilles et baies pendant l’été, réduisant les coûts de concentrés de cent vingt euros par vache et par an. En outre, la présence d’une haie connectée a permis d’accueillir une colonie de chauves-souris qui consomme chaque nuit plusieurs kilos d’insectes, diminuant encore la pression parasitaire sur les prairies.

Pour approfondir ces questions, consultez rencontres des agricultures et pratiques paysannes et haies et famille durable en 2026.